Révolte des masques armés dans le Bas-Vivarais pendant les années 1782-1783

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« Dès le mois de juin 1782, il parut une bande de masque [s] au Malpas, sur le chemin des Vans à Banne, qui arrêtèrent un diné, que fesait porter un avocat, nommé par M. le comte du Roure pour être juge de Banne ; ils firent signe au juge et aux procureurs de s’en retourner, ce qu’ils firent et les masques mangèrent le diner. Environ huit jours après, deux procureurs des Vans allant à l’audience à Banne, furent au même lieu accueillis de quelques coups de fusil, toujours par des gens masqués ; ils retournèrent bien vite sur leur pas.

On ne fit pas grand cas de ces deux levées de boucliers ; tout paraissait tranquille ; mais dans le mois de janvier 1783, on tenait des propos, on disait qu’il faloit brûler les papiers des procureurs et on les en menaçoit dans toutes les occasions1

 

Les masques se dissimulent sous des déguisements divers « couverts d’une chemise sur leur habit nouée par une ceinture de corde, le visage barbouillé ou couvert d’une gaze ou d’un filet noir […] les uns vêtus avec des chemises blanches par-dessus leur habillement, les autres avec des jupes de femmes, ayant le visage couvert ou barbouillé de suie ou autre  1 ».

L’hiver 1783 a été particulièrement rude et arrive après plusieurs récoltes insuffisantes successives. Beaucoup de mûriers ont gelé et la croissance des vers à soie est compromise, tout comme la vente des cocons. Les malversations de certains procureurs, notaires et autres avocats ont suscité beaucoup de rancœur auprès de paysans réduits à la misère ; les procureurs qui sont souvent des notables locaux, ont accumulé de forts gains au détriment de paysans qui leur ont emprunté de l’argent frais pour survivre.

Le théâtre des opérations se limite à une vingtaine de paroisses : Banne, Brahic, Malbosc, Les Assions, Saint-Genest-de-Bauzon, Payzac, Planzolles et Lablachère, Chandolas, Les Vans, Chambonas, Berrias, Saint-André-de-Cruzières et Vagnas.

Les révoltés sont au départ quelques dizaines et deux cents en février 1783. Le 30 janvier, ils sont 33 à faire irruption dans Les Vans. Le 14 février, Henri Cabot de Dampmartin commandant de la place d’Uzès et chargé du maintien de l’ordre, les estime à 180 lors de la seconde attaque des Vans.

 

Comme au temps des camisards, des hommes grimés, recouverts de masque ou barbouillés de suie, armés de fusils, de pistolets, d’armes blanches, de sabres, de haches, de gros bâtons noués, de palfers, de marteaux et de masses de fer, pénètrent inopinément dans les officines de procureurs, de praticiens ou même de notaires. Ils enlèvent tous les papiers, les brûlent dans les cheminées de la maison, ou si la quantité est trop importante, les emportent dans des draps de lit et y mettent le feu en rase campagne. Les attaques causent la plupart du temps de gros dégâts matériels, comme des bris de meubles, de portes et fenêtres. Les insurgés tirent beaucoup mais ne tuent pas, profèrent des injures, commettent des vols, extorquent de l’argent.

Chez Me Salel de Largentière, on peut lire : « l’un d’eux mit la main dans le gousset du procureur il y prit les 30 ou 35 sols qu’il avait encore, une montre en argent et quelques papiers à son autre gousset. Dans le même temps les autres fouillèrent dans le foin et ils y trouvèrent les 100 louis d’or en or […] après quoi ils burent tant qu’ils voulurent tant dans la maison que dans la cave2".

Les « hommes masqués » veulent être des justiciers, dénonçant procureurs et gens d’affaires usuriers, faisant la différence entre les procureurs jugés honnêtes et les autres. Ils décernent à certains des brevets d’honnêteté tout en les rançonnant modérément.

Les autorités civiles et militaires ont la volonté d’éviter les affrontements violents. Cent cinquante-sept hommes ont été identifiés par la justice royale ; quelques dizaines seulement sont restées anonymes. La plupart de ces hommes sont des résidents des paroisses où ils mènent leurs actions.

L’affaire est instruite à Villeneuve-de-Berg : une soixantaine de « masques » font l’objet de poursuites. Un jugement prévôtal en condamne quinze à mort dont onze par contumace. Dix-sept sont condamnés au bagne.

Le 25 octobre 1783, aux Vans, encore, François La Billerie, Jean Combe de Portes et Antoine Favant de Robiac sont condamnés au supplice de la roue après avoir été étranglés, « devant six mille personnes, tous avaient l’air triste et consterné ; les procureurs et gens d’affaire de la ville et des environs, qui s’i étaient en très grand nombre, avaient l’air de la satisfaction répandue sur leurs visages3». Les coupables survivants sont amnistiés en 1784.

En avril 1783, un secours extraordinaire de cinquante mille livres est accordé par le roi par moitié au pays de Vivarais et au diocèse d’Uzès, pour établir des ateliers de charité dans le voisinage des lieux où les attroupements de gens masqués et armés s’étaient formés.



1 Dossier de procédure criminelle (1783). Archives départementales Ardèche 25 B 79.

2 Extrait du procès-verbal de descente du juge. Archives départementales de l’Ardèche, 52 J 159.

3 RÉGNÉ, Jean, Les prodromes de la Révolution dans l’Ardèche et dans le Gard, 1916. Archives départementales de l’Ardèche, BR 1016.